Tous les vendredis après midi, deux dames encadrent un groupe de 6 personnes agées. Tout ce petit monde vient à la médiathèque, en section jeunesse. Les personnes agées sont dépendantes, atteintes d'Alzeimer ou de pertes de mémoires plus légères. Les deux encandrantes font preuve de courage et de vonlonté à toute épreuve, elles sont entièrement dévouées à ces petits vieux ; ça en est sincèrement touchant. Ils viennent à la médiathèque pour regarder des livres, pour essayer de se souvenir, se voir des choses connues. Elles viennent d'abord en matinée pour choisir méticuleusement des livres succeptibles d'intéresser leur petit monde. Ce sont des livres avec beaucoup d'images simples, de belles photos, et peu de texte.
Un des petits papis fait partie de chaque expédition hebdomadaire, il ne semble pourtant pas reconnaitre les lieux. Il a juste l'air absent. Peu de réaction, très peu de mouvements, il parle peu, me fixe souvent mais ne répond pas à mes sourires. Il a du mal à s'intéresser aux livres que la dame lui montre. Il a du mal à reconnaitre les abeilles, les cochons ou les baleines qui peuplent les livres d'enfants. J'ai cependant l'impression qu'il a un peu évolué par rapport aux premières séances. Il semble un peu plus attentif, un peu moins absent. Il a pourtant toujours l'air aussi malheureux et il est même un peu agressif de temps en temps. Ca fait environ 30 minutes qu'ils sont là, et il vient de demander assez sèchement pourquoi ils étaient tous là. Il veut partir. Elles ont vraiment du mérite des dames.
Il y a un nouveau aujourd'hui dans le groupe. Il semble plus jeune que les autres mais pas forcément moins malade. Il ne voulait pas enlever son blouson de peur que celui-ci ne s'en aille (oui, oui, il parlait bien de son blouson). Mais l'angoisse de la perte de son blouson ne l'empêche pas de feuilleter avec curiosité le livre sur les animaux marins que vient de lui donner la gentille dame. Il est rigolo. Il a les lunettes qui lui tombent sur le bout du nez, il a l'air super concentré.
Le troisième papi vient de partir à la découverte des rayonnages de livres avec une des dames. Je crois qu'ils cherchent un livre sur les sciences, sur le soleil, la lumière ou la Terrre (ben oui, ils sont dans les 530 ou 550 pour ceux qui connaissent la Dewey, système de classification des bibliothèques ...).
Et puis il y a les trois mamies, bavardes mais un peu sourdes. Elles ont l'air un peu moins malades que les hommes. Elles sont rigolotes elles aussi, elles papotent. Elles ont chacune regardé un livre pendant un petit moment (une sur l'Egypte, l'autre sur le Maghreb, la troisième sur je ne sais pas quoi). Elles ont maintenant une conversation complètement décousue ... c'est parti de leurs petits enfants auxquels elles ont mis quelques fessées, ça débouche maintenant sur un "Je sais pas comment ça s'appelle, ça ! Ca fait quelques jours que je l'ai sur le bras, c'est mon mari qui me l'a fait remarquer ..." - "Ben, c'est un bleu que vous avez là !" - "Ah oui, peut être ...". Elles ont maintenant enchaîné sur l'utisation du henné chez les femmes du Maghreb et sur la fabrication des babouches ... Pff, il faut suivre ...!
Tout le monde a bu son verre d'eau, a mis son manteau ou son gilet (il fait un peu frais aujourd'hui chez nous). Chacun cherche sa canne ou un bras a accrocher pour marcher. Les femmes plaisantent sur le fait qu'elles n'ont plus "de bonnes jambes", elles ont du mal à se relever de leur chaise mais elles sont joyeuses. Ca leur fait du bien de sortir un peu, de se retrouver au milieu de gens, d'enfants. Ca contribue à leur sociabilisation qui s'effrite. Ca n'a l'air de rien, mais les encadrantes leur demandent de nous dire bonjour en arrivant et aurevoir en partant. Ils n'y arrivent pas tous, ils sont distraits ... Mon petit papi (le premier dont je vous ai parlé, l'Absent, c'est mon chouchou ...) n'y arrive pas. Il n'a jamais eu un seul mot à notre attention, mais je crois qu'il ne s'en rend pas compte.
Ils s'en vont dans un tohu bohu de rires et de paroles. Ils sont contents de venir à la médiathèque. Ca nous fait du bien, à nous aussi. Ceci dit, j'ai des collègues qui sont énervés de voir tout ce remue ménage ; moi, j'aime bien. Je les aime bien ces petits vieux, et puis ils ne sont ni plus ni moins que des grands enfants ... Vivement vendredi prochain ...!
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